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Entre deux voyages: Danila
Sans prendre le temps de
souffler, il repart dès le 1er août - avec Jeanne
cette fois - pour la Tchécoslovaquie,
pour
une mission qui durera du 3 août au 11 septembre 1937.
Départ de Mulhouse à 13 h 45; étape
à
Nuremberg où on dort au Bambergerhof. Le lendemain, visite
rapide de la ville avant le départ à 11 h 30, qui
est
l’occasion d’une carte montrant le Tugendbrunnen,
signée Hansi et Hansi. Arrivée à
Königinhof/Dvur Kralové, à 21 h, et nuit
au Tins,
déjà familier. La destination est cette fois Neu Paka/Nova Park/Nova
Paka,
jolie ville
située à une
vingtaine de kilomètres à l’ouest de
Königinhof, davantage au coeur de la Bohême, et non
dans les
Sudètes: peu de gens comprennent l’allemand, ce
qui oblige
à s’exprimer par gestes. Jean y rejoint son
collègue Berner pour travailler à
l'usine de filature et tissage de coton Gottlieb Schnabel
avec le patron de laquelle il aura l’honneur de jouer au
tennis. L'usine se veut un modèle de modernité et
en 1924-25 G. Schnabel s'était adressé
à son coreligionnaire Felix Augenfeld, un architecte connu,
pour édifier les bureaux de son entreprise.
On
loge à l'Hôtel
Central,
hôtel «chic» avec jardin, dont les chambres sont
meublées dans le style art déco, mais qui n'a pas
l'eau
courante. L'hôtel, qui existe toujours (Masarykovo namesti
18), se situe sous les arcades de la place principale,
vis-à-vis d’une caisse d’épargne
ultramoderne, qu’on peut admirer sur une carte postale
où
Jeanne annonce qu’elle pèse
«déjà
59kg». Outre l’effet de la grossesse, il faut noter
qu’«on mange bien à
l’hôtel». Les
déplacements sont nombreux au cours de ce séjour,
soit
pour le travail, soit pour le tourisme, ou pour les deux à
la
fois. Ainsi, le 6 août se passe à Mastig
où Jean
se rend pour son travail, tandis que Jeanne l’attend dans le
jardin de la pension Gernert.
L’Assomption est
l’occasion
d’une escapade de quatre jours en Haute-Lusace, la
pittoresque
région accidentée qui forme la limite avec
l'Allemagne.
C'est là que se trouve la "Suisse saxonne" d'où
la
cousine Lotti enverra des cartes de vacances après la
guerre,
dédramatisant par un jeu de mots son confinement
derrière
le Rideau de fer ("Früher fuhren wir ans Mittelmeer, nun haben
wir
keine Mittel mehr"). Les villes, à la fois industrielles et
touristiques, s'y nichent au creux de vertes vallées.
En ce 15
août on
s'arrête d'abord avant la frontière au pied du Jeschken
(1010m) à Reichenberg/Liberec,
la capitale de la "Bohême allemande", à
l’imposant
hôtel de ville dans le style wilhelminien.
La localité est connue
pour la victoire des Prussiens sur les Autrichiens en 1747 et pour sa
résistance à l'intégration dans le
jeune Etat tchèque en 1918. Puis on
passe en Allemagne, d'abord à Zittau
en Allemagne où Jean - ingénieur dans
l’âme -
en profite pour visiter la nouvelle filature de coton que
l'entreprise Schubert
a ouverte dans cette ville quatre ans auparavant.
Après avoir dormi à l'hôtel Reichshof
à Zittau nos voyageurs sont reçus le lendemain
par le "patron" en
personne, peut-être ce
Hermann Schubert
qui avait entrepris en 1907 un voyage en Afrique Orientale pour y
installer une plantation de coton. Il emmène ses
hôtes dans sa «magnifique
auto»,
qui a même la radio, déjeuner au pied des
montagnes,
à Jonsdorf, un lieu de villégiature,
où on canote
sur le petit lac de l’Hôtel Gondelfahrt,
toujours
apprécié des touristes de nos jours.
Le troisième jour se passe à Ebersbach,
où se
trouvait
une importante usine de filature et tissage, elle aussi toute
récente, aujourd'hui en ruines;
en 1943 elle sera réquisitionnée pour abriter la
fabrication des avions Junkers, délocalisée pour
échapper aux bombardements alliés.
Après une autre
journée à Kirschau,
autre important centre textile (Gebrüder Friese), on
repasse la
frontière pour revenir à
Reichenberg passer la nuit à l’Hôtel
Impérial, (adresse actuelle: Trida 1, maje 29).
«Retour
à Nova Park sans un sou». Le 22 août, on
se rend au
Kurort de Bad Bielohrad,
à 10 minutes de train de Nova
Park, pour y prendre le thé dans le parc avec des gâteaux et
en
musique. Le couple a encore le temps de fêter, le 9
septembre,
son deuxième anniversaire de mariage, puis il
quitte pour
la troisième et dernière fois la
Tchécoslovaquie
sans avoir poussé jusque Prague, pourtant relativement
proche.
La capitale et ses monuments semblent moins les attirer que les monts
de Bohême où Jean trouve des usines et Jeanne un
environnement qui lui rappelle ses chères Vosges.
Le voyage de retour se fait par Stuttgart avec une nuit
à
l’Hôtel Schlossgarten, déjà
connu, puis
Bâle où «papa Krebs» attend
avec sa citroën (camionette?).
A ce
moment, les chemins de Jean et Jeanne se séparent
provisoirement, le terme de la
grossesse approchant. Cette
période est importante à double titre: le
bébé va naître et Saint-Quentin
apparaît pour
la première fois. Le cahier des voyages
s’interrompt, mais
la correspondance par cartes postales n’en est que plus
intense.
Jeanne reste à Mulhouse
avec sa mère et son grand-père, au 19
rue de
l’Espérance, du 12 septembre 1937 au 9 janvier
1938 (le
bébé aura alors 3 mois). Jean de son
côté
est envoyé à Saint-Quentin,
où il séjourne du 21 septembre à la
fin
décembre 1937, avec ses collègues Baumann et
Buchmann.
Une première
carte de Jean à ses parents, non datée, montre le
pont de
la gare et le monument aux morts au bord de
l’étang
d’Isle. La ville semble désertée et
donnera cette
impression sur toutes les vues ultérieures. Cela correspond
à un choix esthétique de
l’époque, qui
distinguait entre les cartes animées et les vues de
monument,
mais certainement aussi à une certaine léthargie
de cette
petite métropole picarde. D'ailleurs les photographies
personnelles de Jean confirment cette impression d'une ville quasi
morte: une charette solitaire attelée d'un cheval traverse
lentement le vaste espace de la Place de la Gare. Sur une seconde
carte, adressée
aux mêmes, figure l'Hôtel
de
la Paix et Albert Ier, «notre
adresse». La Place du 8
octobre
devant l'hôtel semble particulièrement vide: elle
a perdu son monument commémorant la défense de
1870,
remplacé par un arrêt de la ligne de tramway
n° 2,
avant de retrouver plus tard un autre monument: celui de la
défense de
1557. Cependant le jugement de Jean
sur son futur environnement est positif: «La ville est assez
bien et
l’usine date de 1929 toutes machines SACM
[Société Alsacienne de Construction
Mécanique]».
C’est
bien cela qui l’a séduit avant tout: une usine
moderne et
rationnelle, la filature de coton Vandendriessche,
à
laquelle la
ville ne fournit qu’un cadre. A Jeanne il envoie une vue de
la
Basilique, entourée d’échafaudages et
privée
de son clocher depuis l’incendie d’août
1917; la
place du parvis est déserte.
Pourtant ce calme est
trompeur; le texte dit: «Impossible de rester (peur de
désordres) mais téléphonons
à Rouen et
Zurich pour savoir quoi faire». Il s’agit
vraisemblablement
d’une de ces grèves
qui éclatent
sporadiquement
depuis le Front Populaire de 1936. Selon une autre carte
(hôtel
de ville et monument de la Défense), le patron,
M. Gherzi
lui-même, vient «pour arranger les choses au
possible». En attendant, et comme «il pleut toute
la
journée», Jean et ses collègues restent
confinés dans leur nouveau pied-à-terre,
l’Hôtel
Moderne (et du Commerce, 27 rue du Palais
de
Justice) à discuter technique. Ils vont aussi passer
ensemble
deux jours (les 18 et 19 septembre) à Paris pour visiter
l’Exposition
Internationale, «immense».
Les cartes
envoyées montrent l’intérieur du pavillon allemand
(très art déco) et le pavillon de la CGT en
bordure de
Seine. Nos visiteurs s'intéressent
particulièrement au
Palais de Chaillot, construit à cette occasion, qu'ils
photographient depuis le sommet de la Tour Eiffel.
Buchmann, Krebs, Baumann
à l'Hôtel Moderne
Une vue de la
Grand’ Place, avec son monument et le
théâtre,
annonce la venue de Jean à Mulhouse pour samedi matin
à 5
h; une autre, de l’hôtel de ville,
adressée à
«chère Jeangila», indique:
«comme
d’habitude samedi à 5 h». Jean a donc
fait plusieurs
week-ends de suite, de nuit, le voyage
d’Alsace à
l'approche du terme
de
la grossesse. Des photographies prises en octobre au jardin Salvator de
Mulhouse lors d'un de ces week-end font à peine deviner
l'imminence du terme.
Le
30 novembre, c’est à nouveau
l’Hôtel de la Paix (sous un autre angle!) qui est
choisi
pour annoncer à la «chère
Changila» que sa
maman est bien arrivée de Mulhouse, mais
«fatiguée
jusqu’à la gauche». Mme
Obrecht-Schmitt
ajoute: «Ma chère enfant, grand-père et
Danila,
J’ai trouvé la tombe entre les milliers»
[Mein liebes Kind, Grossvater und Danila, Das Grab habe ich unter den
Tausenden gefunden]. Un pont d’une vingtaine
d’années est jeté par-dessus les
générations: «Danila» vient
de naître,
le 13 octobre, et sa grand-mère maternelle profite de la
présence de son gendre en Picardie pour aller sur la tombe
de
son mari au cimetière militaire allemand de Montdidier.
Jean, de retour de
Saint-Quentin, prend enfin quelques jours de vacances vers la
Noël
pour rejoindre à Mulhouse
la famille
réunie autour du
nouveau-né,
comme l’atteste une photo des quatre
générations
prise devant un sapin rue de l‘Espérance. Le cadre
est le
même qu’un an plus tôt, mais la
présence de
l’enfant transfigure les visages
précédemment assez
compassés. On profite d’ailleurs de ce court
séjour
pour le baptiser à Saint-Paul,
le 2 janvier. par un temps très froid (-6°)